❚ Les Androgynes

Juin 2018

C’est avec avec l’esprit volontairement vide, en dialoguant avec l’espace vierge et calme de la toile, que Chris Beraet donne naissance à ses « Androgynes ». Des œuvres complexes et tumultueuses qu’il réalise sans autre intention que celle de se laisser surprendre par le surgissement des images.  « Je peins pour moi-même », dit-il, « pour voir des images que je ne verrais pas autrement ».
De cet espace-temps presque sacralisé,  dédié à l’acte pictural, émergent des images mouvementées et troublantes qui questionnent et repoussent sans cesse leurs propres limites formelles, spatiales, techniques, figuratives, en une sorte de mise en abyme.
Les androgynes, personnages ambivalents, sont curieusement à la fois très présents et lointains, comme éclipsés des images. En effet ils s’imposent avec  intensité par leurs postures sans cesse renouvelées, leur occupation de l’espace, semblant danser un étrange ballet, poser ou jouer sur la toile comme s’ils occupaient l’espace d’une scène de théâtre et par ailleurs leur apparence éthérée, presque diaphane, aux visages tous semblables, comme des masques, souvent les yeux fermés, les fait quasiment disparaître au profit de la composition d’ensemble.

Des  techniques mixée et métissées

Le dessin est primordial dans les toiles de Chris Beraet.  Sa présence originelle subsiste aux recouvrements partiels, parfois successifs, de la couleur. Un jeu s’opère entre  dessin, couleur, figures et fond. Les tracés s’affirment, parfois même redessinés, appuyés, marqués, au fusain, à la craie ou divers médiums couvrants par dessus la peinture.
L’application de la couleur n’est jamais systématique. Aucun aplat ne s’impose mais des surfaces recouvertes de façon plus ou moins dense et fluide, elles-mêmes souvent partiellement masquées, prennent place autour, sur, entre les androgynes. Des lavis, des coulures, des transparences cohabitent au sein des images tels  le sang, la sueur, la lymphe dans le corps humain. Ils sont autant d’indices sur la liberté technique dont Chris Beraet dispose pour  jouer avec la diversité des médiums. Les traces de gestes aux apparences plus ou moins maîtrisées en attestent.
Grâce aux pigments choisis avec soin, l’artiste crée directement sur la toile une grande variété de tons qui s’étalent et se dégradent en nuances raffinées à l’infini, aux valeurs plus ou moins intenses, contribuant au mouvement parfois chaotique des androgynes. « Fou de la couleur naturelles des pigments », l’artiste en utilise « la sensualité innée ». Les mauves, le violet de cobalt, le rouge lie de vin ainsi qu’une multitude d’autres tons, chaque fois réinventés par l’audace des mélanges, s’épousent ou cohabitent dans une recherche esthétique propre aux androgynes.

A ce vocabulaire plastique foisonnant, Chris Beraet va jusqu’à impliquer son propre corps, sous forme d’empreintes, comme outil de gestation de ses œuvres.  « Mes peintures sont des morceaux de moi-même » dit-il, « Elles sont enfouies comme des mémoires organiques». Ces empreintes corporelles directes, elles aussi parfois hybridées par des interventions graphiques ou colorées, se mêlent aux  androgynes.  L’artiste fait alors corps au sens propre avec la peinture en y déposant des traces de son ADN. Un lien intime et puissant l’unit à la matérialité même de son œuvre, de la même nature que « le lien d’une mère à son enfant ».


« Un accouchement sans cesse renouvelé »

D’un point de vue formel, les corps des androgynes sont parfois fragmentés. Ici une main, là une tête, ou encore une jambe… A d’autres endroits ils fusionnent en un baiser, un enlacement, une imbrication ou par une partie de corps commune, tels des siamois.  On les observe aussi se démultipliant, souvent par la tête, parfois comme des poupées russes.  Les images s’inscrivent alors dans un processus à l’œuvre qui suggère la notion de durée et de mouvement, d’inachevé. Ce quelque chose  en train d’advenir nous place nécessairement dans le moment présent de l’image, un peu comme le fait la photographie.
« Le frère jumeau », « les âmes sœurs », « la remplaçante », « les noces alchimiques »,  autant de titres évocateurs pour des toiles offrant à voir des androgynes par paire.  Alter ego ? Complices ? Clones ?  Le thème du double, au sens d’une gémellité, revient comme un leitmotiv dans cette série, interrogeant, entre autres, la limite de l’enveloppe corporelle ainsi que celle de l’individualité. Qui sont donc ces personnages polymorphes ? Sont-ils reliés ? Interdépendants ? Autonomes ? Partiels ? Sont-ils tout cela à la fois ?
Pour davantage de complexité, à ces corps morcelés, entiers, parfois fusionnés ou démultipliés qui se juxtaposent, se superposent, se masquent, se fondent, jouant les uns avec les autres en une confusion parfois tapageuse ; se joignent des éléments quasi organiques, semblables à des utérus, placentas, cordons ombilical.
« C’est un accouchement sans cesse renouvelé », dit Chris Beraet au sujet de sa démarche de création. Ainsi, la plasticité atypique de ses œuvres fait-elle acte de naissance du processus pictural lui-même, tel un jaillissement de vie, jamais figé, sans cesse en devenir.

L’espace pictural en question

Ces scènes au caractère expressionniste et spectaculaire se jouent dans  des espaces qui oscillent entre platitude et profondeur. S’il n’est pas question de perspective illusionniste, un dialogue subtil et déroutant s’opère entre les figures, les fonds et des éléments graphiques rajoutés sur la couleur, parfois eux-mêmes recouverts à leur tour en écho, par les figures, le fond ou le dessin. Ces derniers éléments, traits rectilignes, quadrillages plus ou moins proches, plus ou moins serrés, règles de mesures, cadres, souvent tracés en noir, au fusain ou à la craie, pourraient avoir pour vocation de structurer l’espace des images en posant des cadres, des directions ou des limites.  En réalité, leurs recouvrements, dévoilements, masquages, tissages et imbrications avec les autres constituants picturaux les font apparaître vains dans cette tentative. La profondeur n’est donc que subtilement suggérée par ce jeu de : dessus, dessous, caché, montré, des multiples plans juxtaposés, superposés ou imbriqués.
La confusion générale n’en est que plus opérante. Dans ce chaos spatial, les androgynes ne semblent pas prêts à se laisser (en)cadrer, enfermer. Impassibles, ils s’évertuent à transgresser les limites.

Au milieu de cette agitation, il existe pourtant dans certaines des toiles un espace différent. Une « zone de silence », comme un refuge. Souvent de forme rectangulaire, il émerge de derrière les figures ou dans le fond. Seule surface traitée en aplat de couleur Noire. Un noir créé par l’artiste, issu d’un mélange précis de divers pigments. Un noir absolument mat qui absorbe la lumière, happe l’œil du spectateur et l’aspire comme dans un trou vertigineux. Déposé là à la fin du travail, acte d’achèvement de l’œuvre, cet espace, volontairement petit, vient avec sa puissance concentrée équilibrer l’ensemble de la composition et lui apporter la respiration nécessaire. Il n’est pas sans rappeler le monolithe du film de S. Kubrick « 2001 l’odyssée de l’espace ». Sa présence mystérieuse fait écho au processus vie, mort, renaissance. Elle accompagne et apaise quelque peu le bouillonnement des peintures tout en témoignant de la fascination que Chris Beraet entretient depuis son plus jeune âge pour le mystère de l’univers dont elle est l’expression.

Prune Kantor (Critique d'Art)
Paris





 

Juin 2018


L'œuvre de Chris Beraet est souvent comparée à celle de l'un des grands artistes britanniques du XXe siècle, Francis Bacon, qui a un caractère tout aussi brut, troublant et spontané. Comme Bacon, Beraet ne peint pas pour plaire; il peint avec ses tripes, sans plan préétabli : pour mettre sur la toile quelque chose sur son univers intérieur, pas pour s'adapter à une niche commerciale calculée.
Et si le Londonien s'est inspiré de la Méditerranée, le Niçois a une affinité profonde pour cette île septentrionale plus froide, qui est à son meilleur dans ses excentriques et ses originaux. On le voit dans son look bohémien ‘Camden Market' et son amour de l’art de Bacon lui-même ou la musique du chanteur David Bowie, dont l'androgynie, la bisexualité et l'originalité trouvent des échos dans la vie et l'œuvre de Beraet.
Le nom même de son nouvel atelier, Atelier Mars, en partie tiré de la rue sur laquelle il se trouve par un heureux hasard, Place Antony Mars (un dramaturge de la Belle Epoque) rappelle également l'un des grands titres de Bowie, Life on Mars. Une chanson qui a été décrite par la BBC comme étant ‘une cascade d'images surréalistes’ – une description qui pourrait bien correspondre aussi à certaines des grandes peintures intrigantes et à multiples facettes de Beraet.
Mais bien que les comparaisons avec Bacon viennent à l'esprit en contemplant ces images – souvent grandes, audacieuses, déformées – nous n’y trouvons pas autant d'obscurité et de désespoir.
Il y a de la difficulté et de la douleur, oui. Mais il y a aussi une chaleur dans les couleurs – rouges, oranges, violettes, jaunes – et une sensualité dans les contours doux qui viennent en partie de l'utilisation par Beraet de ses propres empreintes corporelles et celles de sa compagne, une douceur, quelque chose de pétillant et une légèreté, peut-être plus de féminité, que dans le style plus austère de Bacon.
Quelque chose de plus humain, je pense.
On y trouve des formes pointues ou noircies, de la douleur, du démembrement et de la distorsion, mais on y retrouve aussi les relations humaines, de la naissance, de la transformation et du flux, voire, parfois, de la sérénité.
Après de nombreuses explorations artistiques, l'artiste a plongé dans le thème de l'androgyne dans ses dernières œuvres; le mélange du masculin et du féminin, au-delà du binaire, avec des racines profondes dans notre culture, rappelant les mythes grecs d'Hermaphrodite ou Tirésias ou le mythe de Platon qui proposait que cette unité des opposés avait été une nature primordiale de l'être humain, avant que nous soyons divisé.e.s en soi-disant opposés à la recherche de l'Autre pour nous rendre complet.e.s.
Nous sentons qu'il lui est profondément personnel et ce n'est peut-être pas surprenant que les visages androgynes qui peuplent ses nouvelles œuvres, avec leurs longs cils, traits fins, lèvres rouges et têtes chauves, ne sont pas sans rappeler certains de ses autoportraits qui, tout comme les  œuvres de plus grande taille, jaillissent aussi de son imagination fertile plutôt que d'être copiés de la vie.

Oliver Rowland (Journaliste)
Monaco






 





❚ Chronique de François Birembaux sur le "cycle Rouille" Tableaux 2009-2013
Juin 2015

Je suis allé chez Christophe pour découvrir sa peinture. En entrant dans cette pièce qui lui sert aussi de chambre, on pénètre dans les entrailles d’un atelier de créations qui révèlent toute la dimension « clair-obscur » de la Période « Rouille ». Dans chacune de ses toiles, l’artiste porte un regard aiguisé sur les sujets en exprimant leurs puissances et leurs fragilités. Face à ses œuvres, comment ne pas penser à ce qu’écrivait Claudel : « certain bleu de la mer (mais aussi des yeux d’une femme) est si bleu qu’il n’y a que le sang qui soit plus rouge » ? Cette remarque permet de saisir avec pertinence tous les paradoxes de la période « Rouille » symbolisée notamment par une série de portraits qui oscillent entre la misère et la grandeur de la condition humaine.

Dans cet antre, où s’évaporent les essences de peinture, sont confinées toutes les toiles enroulées et posées au mur et les créations en cours. C’est dans cette ambiance prégnante que je contemple la période « Rouille ».
Regarder les œuvres de cette période, c’est ressentir toute la verticalité de Christophe Beraet.[...]

L’ascension artistique le hisse vers l’idéal, si cher à la poésie baudelairienne. Ses personnages dénudés, désarticulés, déconstruits ou reconstruits ainsi que les représentations des « gueules » à la limite du caricatural nous renvoient à l’humilité de notre insuffisance et à l’idée que notre vie doit être menée idéalement avec la plus folle des passions.
[...] Habité par son art, écorché, écartelé et déchiré dans ses sentiments, Christophe Beraet nous livre, en dépit d’une souffrance complexe, le secret démiurgique qui panse les plaies d’une personnalité à vif. Aussi, les postures représentées et transfigurées, sont-elles un langage qui se décline à l’infini et traduisent les fulgurantes vérités de la magnificence et de la sublimation.

[…] Christophe Beraet nous livre, grâce à un talent rempli d’intelligence sensible, la douceur de la foi. Pour reprendre la formule de Camus, il faut vivre avec « entêtement », peu importe « ce divorce permanent entre l’esprit qui désire et le monde qui déçoit ». Donner du sens c’est finalement accepter « la confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». [...]

Force est de constater que les corps dessinés, exposés sur les murs, nous apparaissent comme des êtres qui échappent à la pesanteur de leur prison intérieure et surtout aux bas-fonds de la mélancolie pathologique. La période « Rouille » est la prise de conscience que nous n’avons jamais de repos à cause de ce désordre aléatoire de l’âme et du dessèchement du cœur. Toutes ces peintures nous suggèrent de nous élever contre le dégoût corporel de nous-mêmes et contre notre propre dévalorisation psychique. L’art de Christophe Beraet nous permet de lutter contre les mécanismes pervers qui nous enferment dans le carcan de l’immonde. […]

Qu’importent ses états d’âme, ses créations sont sa renaissance et le dégagent des blessures intérieures bien qu’elles soient bel et bien visibles dans la Période « Rouille ». Entrer dans la chambre-atelier vous en apprend plus qu’un livre. Son art ressemble à un cœur ouvert. […]

Comment cerner toute la dimension symbolique et la valeur morale d’un personnage singulier lorsque la culture de masse implique l’indifférenciation et le relativisme ? Comment devenir un personnage dans une société où le nivellement par le bas est pratiqué et où l’intellectuel est broyé, le héros assimilé à une star éphémère?
[...] Il est bien difficile aujourd’hui d’émerger en tant que personnage singulier. Cependant, alors que nous sommes tous identiques mais isolés, paradoxalement, le souci de la différence se fait entendre. Dans ce contexte ambivalent, y-a-t-il une place pour les personnages ? Comment chaque personne noyée dans notre société consumériste, mercantile et si réactionnaire - en dépit des apparences - peut s’affirmer comme un personnage doté d’un « supplément d’âme » ?

En contemplant ses œuvres, on s’engouffre dans l’intimité de l’artiste, on s’invite dans son espace, mais on se dit qu’il y a en elles, un peu de moi, un peu de nous aussi. [...] Ses peintures, parfois terrifiantes, sont adoucies par une couleur, un trait. Il nous montre nos contradictions mais plus précisément nos fêlures, nos blessures. [...]

Aussi Christophe s’évertue-t-il à dire que donner une orientation et une signification à son existence ne peut se faire en ignorant la mort. La gestuelle de ses personnages incarne « l’agir » car nous ne ressentons notre plénitude que dans l’action.
En même temps qu’il peint et qu’il écrit, il se guérit et cherche un coin de paradis improbable. ll sonde son intériorité et ce sont ses profondeurs qu’il jette sur la toile. Ces corps ne sont pas morts ni mourants voire agonisants comme ceux de Jéricho dans Le Radeau de la Méduse. Ces corps sont blessés mais il s’agit de blessures psychologiques. Quant aux portraits, ils nous suggèrent que nous sommes tous très beaux en étant nous-mêmes, même s’il y a de l’immonde en nous. Il faut saisir toute la beauté du monde, même si nous avons la sensation d’en être exclu. L’art de Christophe Beraet nous améliore parce qu’il frôle le divin parce qu’il est vif dans l’observation de la vie qui s’écoule parmi les humains. Il peint l’invisible, l’intimisme et l’inavouable mélancolie. Ainsi, il donne une consistance esthétique à la tristesse mais, parallèlement, il dilue, il noie cette part d’ombre parce qu’il nous démontre que la vie l’emporte. Elle l’emporte parce qu’on aime. De sa création se dégage la beauté de la « substantifique moelle » rabelaisienne contre les apparences de la « société du spectacle » (Guy Debord).
Christophe Beraet se fonde sur l’idée qu’ « être c’est agir » si la conscience est à l’œuvre. [...]

François Birembaux / Savoir Contemporain
Nice

www.savoircontemporain.com





 





❚ Chronique de François Birembaux
Août 2014

[…] CHRISTOPHE est un artiste de la découverte qui rêve d’un langage susceptible de traduire les fulgurantes vérités de l’existence. Son expression sous toutes ses formes et dans tous ses états, est digne de la lettre de Rimbaud adressée à son ami Paul Demeny où il fait l’éloge de l’art poétique. Cette lettre dite du voyant proclame la nécessité pour le poète moderne d’apporter du nouveau, des idées et des formes. Chez CHRISTOPHE, la quintessence créatrice consiste à puiser dans la vie, toute la substantifique moelle de l’essence humaine.

François Birembaux / Savoir Contemporain
Nice